Article: Kiyomizu-yaki : la céramique de Kyōto

Kiyomizu-yaki : la céramique de Kyōto
À Kyōto, la céramique occupe depuis plusieurs siècles une place singulière. Ancienne capitale impériale, centre majeur des arts et de la culture du thé, la ville a réuni des artisans, des artistes et des commanditaires dont les goûts et les usages ont profondément influencé sa production.
Le Kiyomizu-yaki s’est développé dans cet environnement particulièrement fertile. Des premiers ateliers de l’époque Edo aux quartiers de potiers de Higashiyama, des grands céramistes qui ont renouvelé les formes et les décors aux ateliers toujours en activité, il accompagne les transformations de Kyōto et de sa culture. Un objet issu du Kiyomizu-yaki peut être en terre ou en porcelaine, sobre ou richement décoré, peint de quelques traits ou couvert de couleurs et d’or. Il n’existe ni argile unique, ni glaçure particulière, ni répertoire de formes qui permettraient de le reconnaître immédiatement, et c’est précisément ce qui fait sa singularité.
Son histoire est indissociable de celle de Kyōto et de l’environnement exceptionnel que l’ancienne capitale a offert pendant des siècles à la création des objets.
Kyōto, une capitale et une culture de l’objet
Lorsque Heian-kyō (l’actuelle Kyōto) devient la capitale impériale en 794, la ville accueille la cour et l’aristocratie. Au fil des siècles s’y côtoient également de puissants établissements bouddhiques, les élites guerrières et urbaines, les grands marchands, les maîtres de thé, les artistes et les artisans.
Cette concentration est essentielle pour comprendre le développement de la céramique à Kyōto. Les objets servent la table, le thé, l’encens ou les fleurs. Certains appartiennent au quotidien, d’autres prennent place dans des pratiques très codifiées. Les artisans travaillent ainsi pour des usages et des goûts extrêmement divers, dans une ville où les commanditaires sont capables d’apprécier des différences très fines de forme, de matière et de décor.
La cour impériale participe à cette culture, mais elle n’en est ni l’unique origine ni l’unique destinataire. Le développement du Kyō-yaki est le produit d’un milieu beaucoup plus large dans lequel se rencontrent aristocratie, temples, culture du thé, élites urbaines et traditions artisanales.
Une céramique qui ne se définit pas par une seule terre
Beaucoup de grands centres céramiques se sont développés autour d’une ressource naturelle qui a donné aux objets une partie de leur identité, mais l’histoire de Kyōto est plus complexe.
Des terres locales ont bien été utilisées, mais elles sont peu abondantes et le Kyō-yaki ne s’est jamais construit autour d’une matière unique qui aurait imposé à toute sa production une apparence reconnaissable. Aujourd’hui, les ateliers font venir leurs matières premières d’autres régions du Japon, notamment de Shigaraki, Iga ou Amakusa.
À cette circulation des matières s’ajoute celle des techniques et des formes. Kyōto a puisé dans les traditions céramiques d’autres régions du Japon, mais également dans les cultures de la Chine et de la péninsule coréenne. L’identité du Kiyomizu-yaki ne réside donc pas dans la répétition d’une formule.
Aux origines du Kyō-yaki et du Kiyomizu-yaki
La fabrication de céramiques à Kyōto est ancienne, mais c’est à partir de la fin du XVIe siècle et surtout au XVIIe siècle que se constitue véritablement ce que nous appelons aujourd’hui le Kyō-yaki.
La diffusion du chanoyu, la voie du thé, joue alors un rôle considérable. Des potiers travaillent à Awata et Otowa, tandis que d’autres fours apparaissent dans différents secteurs de la ville, des artisans venus d’autres régions apportent leurs connaissances et leurs techniques.
Le Kiyomizu-yaki apparaît dans ce contexte au début de l’époque Edo, autour de Kiyomizu, sur les pentes orientales de Kyōto. Au XVIIIe siècle Gojōzaka est déjà un lieu de production important et deviendra progressivement l’un des principaux quartiers de la céramique de la ville.
Kyō-yaki et Kiyomizu-yaki ne sont donc pas, à l’origine parfaitement synonymes : Kyō-yaki possède un sens géographique plus large, tandis que Kiyomizu-yaki désigne historiquement l’un de ses centres de production. L’importance acquise par Kiyomizu et Gojōzaka explique que les deux appellations soient désormais réunies sous le nom de Kyō-yaki / Kiyomizu-yaki.
Le thé, Ninsei Nonomura et Kenzan Ogata
Au XVIIe siècle le céramiste Ninsei Nonomura marque profondément la céramique de Kyōto. Vers le milieu du siècle il établit son four à Omuro, devant le temple Ninna-ji, et développe notamment une remarquable production à décor polychrome, utilisant des couleurs auxquelles peuvent s’ajouter l’or et l’argent.
La relation entre la céramique et les autres arts de Kyōto devient alors particulièrement visible : les saisons, les plantes et les paysages fournissent un vaste répertoire décoratif qui emprunte notamment à la peinture.
Kenzan Ogata pousse encore plus loin ce dialogue entre les disciplines. Frère du peintre Kōrin Ogata, il développe au tournant du XVIIIe siècle une œuvre dans laquelle peinture, calligraphie, poésie et céramique se rencontrent avec une grande liberté.
Avec Ninsei puis Kenzan s’affirme ainsi une caractéristique essentielle du Kyō-yaki : la céramique n’y évolue pas isolément, mais au contact des autres arts de la capitale.
Une tradition faite de transformations
À la fin du XVIIIe siècle, Eisen Okuda joue un rôle majeur dans le développement de la porcelaine à Kyōto. Au début du XIXe siècle, Mokubei Aoki, Dōhachi Nin’ami ou encore Hozen Eiraku poursuivent et renouvellent cette histoire.
Parmi les grandes lignées de potiers de Kyōto, la famille Kiyomizu occupe une place particulière. Établie à Gojōzaka depuis la fin du XVIIIe siècle avec Rokubei Kiyomizu I, elle a transmis le nom de Rokubei de génération en génération, tout en faisant évoluer sa production au fil des époques. La lignée se poursuit aujourd’hui avec Rokubei Kiyomizu VIII.
La Chine exerce alors une influence importante. Le développement du sencha, le thé en feuilles infusées, s’accompagne d’un goût pour les objets et les références issus de la culture lettrée chinoise. Formes, porcelaines, décors et techniques sont étudiés, interprétés et adaptés par les ateliers de Kyōto.
L’histoire du Kiyomizu-yaki est ainsi faite autant de transmission que d’emprunts, d’expérimentations et de renouvellements, et sa tradition n’a jamais consisté à reproduire un modèle demeuré inchangé.
Gojōzaka, le quartier des potiers
À l’est de Kyōto Gojōzaka monte vers les collines de Higashiyama et Kiyomizu-dera. Dès l’époque Edo la céramique est présente dans ce secteur et les ateliers s’y multiplient.
La pente favorise notamment l’installation des noborigama, les grands fours grimpants composés de plusieurs chambres disposées successivement sur un terrain incliné. À la fin du XIXe siècle et pendant une partie du XXe siècle, Gojōzaka devient un véritable quartier de la céramique, où se concentrent ateliers, marchands et fours. En 1896 la ville y installe également son centre d’expérimentation consacré à la céramique.
Le voisinage de Kiyomizu-dera a contribué à donner son nom au Kiyomizu-yaki, mais cette proximité ne signifie pas que la céramique ait été créée par le temple ou placée sous son patronage, son histoire est celle d’un quartier artisanal beaucoup plus vaste.
Quand les fours quittent Gojōzaka
Au XXe siècle la croissance de Kyōto et l’urbanisation rendent progressivement le fonctionnement des grands fours difficile au cœur de la ville. Au début des années 1960, seize noborigama fonctionnent encore à Gojōzaka, mais une partie de la production commence bientôt à se déplacer.
À Yamashina, de l’autre côté des collines de Higashiyama, est aménagé le Kiyomizuyaki Danchi, destiné à accueillir les activités liées à la céramique. Les fours à gaz et électriques remplacent progressivement les grands fours grimpants traditionnels.
Gojōzaka passe ainsi peu à peu d’un quartier où l’on fabrique et vend la céramique à un quartier où les lieux de production deviennent moins nombreux et où les traces de son passé artisanal prennent une nouvelle importance.
Qu’est-ce qu’un Kiyomizu-yaki aujourd’hui ?
Il n’existe pas de réponse visuelle simple à cette question. Le Kyō-yaki / Kiyomizu-yaki comprend aussi bien des céramiques que des porcelaines. Les pièces peuvent être tournées, moulées ou façonnées selon différentes méthodes, recevoir des décors peints sous ou sur couverte, des émaux colorés, de l’or, ou au contraire présenter une surface très sobre.
Deux pièces authentiquement issues de cette tradition peuvent donc sembler n’avoir presque rien en commun. Chaque atelier développe son propre vocabulaire et les organismes chargés de préserver cet artisanat définissent eux-mêmes le Kyō-yaki / Kiyomizu-yaki par une grande diversité de techniques plutôt que par une apparence commune.
Sa cohérence réside ailleurs : dans une histoire de fabrication à Kyōto, dans la transmission des savoir-faire et dans la capacité ancienne de ses ateliers à travailler des matières, des techniques et des répertoires décoratifs très différents.
Sur les traces du Kiyomizu-yaki à Kyōto
Pour découvrir cette histoire à Kyōto le meilleur point de départ reste Gojōzaka et Chawanzaka, les deux rues qui montent vers Kiyomizu-dera et autour desquelles s’est développée une grande partie de la production. Au pied de Gojōzaka le Kyoto Ceramic Center présente des pièces de Kyō-yaki et de Kiyomizu-yaki, des maîtres reconnus aux céramistes contemporains, et permet de prendre la mesure de la diversité de cette tradition avant de poursuivre à pied dans le quartier.
Quelques minutes plus loin, le Kanjirō Kawai Memorial Museum constitue sans doute l’étape la plus évocatrice. Installé dans la maison et l’atelier du grand céramiste du XXe siècle il conserve notamment un imposant noborigama, four grimpant à huit chambres acquis en 1920 auprès de la famille Rokubei Kiyomizu. La maison, les espaces de travail et le four permettent de comprendre très concrètement comment la céramique s’inscrivait autrefois dans le tissu même de Gojōzaka.
D’autres traces subsistent dans le quartier. L’ancien four Tōhei, aujourd’hui propriété de la ville de Kyōto, conserve un noborigama à neuf chambres et constitue l’un des témoins les plus importants de l’époque où des dizaines de fours fonctionnaient encore au pied de Higashiyama. La maison Bunsai Ogawa conserve quant à elle, au fond de sa parcelle, un four grimpant remontant au début de l’ère Meiji. L’atelier propose également des expériences de fabrication de céramique, sur réservation. Ces sites historiques ne sont pas tous librement accessibles en permanence : mieux vaut vérifier les possibilités de visite avant de s’y rendre.
Parcourir Gojōzaka à pied permet ainsi de lire encore la géographie de l’ancien quartier des potiers. Pour comprendre ce qu’est devenu le Kiyomizu-yaki après le départ des grands fours, il faut ensuite franchir les collines de Higashiyama jusqu’à Yamashina, où le Kiyomizuyaki Danchi rassemble aujourd’hui encore ateliers et entreprises liés à la céramique.
Une culture toujours vivante
Le Kiyomizu-yaki contemporain est à l’image de son histoire : multiple. Certains ateliers perpétuent des techniques anciennes, d’autres développent un langage contemporain. Les uns travaillent la porcelaine, les autres la terre. Les pièces peuvent être destinées au thé, à la table, aux fleurs ou simplement au plaisir de vivre avec un objet façonné et décoré à la main.
Depuis plusieurs siècles les potiers de Kyōto observent, empruntent, expérimentent et transforment. La tradition ne repose pas sur la reproduction d’un modèle unique, mais sur la transmission de savoir-faire capables de continuer à évoluer.
C’est peut-être ainsi qu’il faut regarder une pièce de Kiyomizu-yaki : non comme l’expression d’un style immuable, mais comme un objet appartenant à une histoire de la céramique qui n’a jamais cessé de se réinventer.
Découvrez la sélection de céramiques japonaises, Objets d'Exception ou Objets à Vivre, proposée par Atelier Ikiwa, parmi lesquelles des pièces issues de la tradition du Kiyomizu-yaki.
Sources et références
Ville de Kyōto, étude historique consacrée au Kyō-yaki, au Kiyomizu-yaki et au développement de la production céramique à Gojōzaka.
Ville de Kyōto, Conseil de l’éducation, étude sur l’ancien four grimpant Tōhei et le patrimoine céramique de Gojōzaka.
Agency for Cultural Affairs, base nationale du patrimoine culturel japonais, documentation consacrée au four grimpant du Kawai Kanjirō Memorial Museum.
Kyōto National Museum, recherches et collections consacrées à Nonomura Ninsei, au four d’Omuro et à l’histoire du Kyō-yaki.
Kyoto Ceramic Center, documentation consacrée à Gojōzaka, Chawanzaka et au Kyō-yaki / Kiyomizu-yaki.



