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Article: L’art de l’encens en Corée et au Japon

L’art de l’encens en Corée et au Japon

L’art de l’encens en Corée et au Japon

En Corée comme au Japon l’encens accompagne depuis des siècles des gestes à la fois simples et profondément ancrés. Il traverse les espaces du temple et de la maison, relie les vivants aux disparus, et s’inscrit dans une relation attentive au temps et à la matière. Issu d’un même héritage continental il a donné naissance à deux cultures distinctes qui partagent un socle commun tout en développant des sensibilités propres.

Les chemins de l’encens

L’usage de l’encens prend forme en Chine, nourri par les échanges avec l’Asie du Sud et du Sud-Est, d’où proviennent bois d’agar, santal et résines aromatiques. Avec la diffusion du bouddhisme ces matières s’intègrent à un ensemble de pratiques rituelles où la fumée devient offrande, purification et médiation entre le monde visible et invisible.

Le bouddhisme s’implante en Corée à partir du IVe siècle, d’abord dans les royaumes de Goguryeo et de Baekje, puis à Silla. L’encens y occupe immédiatement une place essentielle dans les pratiques religieuses. Au Japon, la transmission officielle du bouddhisme se fait au VIe siècle par l’intermédiaire du royaume coréen de Baekje. Les chroniques anciennes japonaises, notamment le Nihon Shoki, texte historique compilé au début du VIIIe siècle, rapportent cette introduction à la cour japonaise sous la forme d’images bouddhiques, de textes et d’objets rituels.

L’encens s’inscrit dans cette transmission et s’établit durablement au Japon. Un récit conservé dans ces mêmes chroniques évoque aussi l’arrivée d’un bois parfumé sur les rivages de l’île d’Awaji au VIe siècle. Brûlé par des habitants, il dégagea un parfum remarquable et fut présenté à la cour. Ce récit appartient à la mémoire culturelle japonaise de l’encens, à côté de l’histoire religieuse et diplomatique de sa transmission.

Offrande, purification et mémoire

Dans les deux pays l’encens demeure indissociable des pratiques religieuses, des rites familiaux et de la relation aux défunts.

En Corée le jesa désigne un ensemble de rites de commémoration accomplis pour honorer les ancêtres et exprimer la gratitude filiale. Lors de ces cérémonies l’encens est placé devant la table d’offrandes, avec la nourriture, les boissons rituelles et les autres éléments préparés pour les défunts. La fumée accompagne l’ouverture du rite et inscrit le geste dans une relation de respect envers les ancêtres. Les rites peuvent aussi se dérouler au cimetière, notamment lors du myoje, accompli auprès des sépultures à certaines périodes de l’année.

Au Japon l’encens appartient aux offrandes bouddhiques fondamentales, aux côtés des fleurs, de la lumière et de la nourriture. Dans le hondo, salle principale du temple, l’encensoir est placé sur ou devant l’autel. Les fidèles peuvent y déposer un bâtonnet ou une pincée d’encens avant de joindre les mains en prière. Dans de nombreux temples de grands brûle-parfums collectifs accueillent les bâtonnets offerts par les visiteurs, la fumée formant un espace de purification et de recueillement. Dans la maison, l’encens est offert devant le butsudan, autel domestique. La pratique consiste à allumer une bougie et un bâtonnet d’encens, à déposer celui-ci dans l’encensoir, puis à joindre les mains. Lors des funérailles et des services commémoratifs, l’encens peut également être offert sous forme de poudre, déposée sur un charbon ardent après avoir été portée vers le front. Dans ces contextes l’encens est à la fois offrande, purification et mémoire.

La Corée, une culture intégrée du parfum

En Corée l’encens s’inscrit très tôt dans la vie quotidienne, au-delà du seul cadre religieux. Sous le royaume de Silla (57 av. J-C. à 935) il est porté sous forme de sachets parfumés, les hyangnang, attachés aux vêtements. Ces objets diffusent un parfum discret au contact du corps et témoignent d’une relation directe à l’odeur.

À l’époque Goryeo (918 à 1392) l’encens occupe une place importante dans la vie de cour et les pratiques sociales. Il accompagne les cérémonies officielles, les réceptions et les moments de sociabilité. Les vêtements sont parfumés par exposition à la fumée, les espaces sont imprégnés d’arômes, et les matières précieuses circulent dans les milieux aristocratiques. Les objets liés à l’encens témoignent de cette culture.

Les brûle-parfums en céladon de Goryeo, aux formes animales ou ajourées, traduisent une attention particulière à la diffusion de la fumée et à l’esthétique de l’objet. Le brûle-parfum en bronze doré de Baekje (royaume actif de 18 av. J-C. à 660) avec sa composition de montagnes et de figures, illustre une vision symbolique dans laquelle l’encens s’inscrit pleinement.

Certaines pratiques prolongent cette relation dans le temps long. Le maehyang consiste à enfouir du bois aromatique dans le sol dans une perspective spirituelle, associant l’encens à une temporalité étendue. À partir de la période Joseon (1392 à 1897) l’encens demeure présent dans les rites et dans l’espace domestique, en continuité avec les usages familiaux.

Le Japon, vers une formalisation de l’expérience

Au Japon, l’encens évolue progressivement vers une forme de codification.

À l’époque Heian (794 à 1185) il est utilisé par l’aristocratie sous forme de mélanges parfumés, appelés takimono, destinés à imprégner les vêtements, les espaces de vie et à s'approprier une signature olfactive unique et mémorable, une culture largement documentés dans le Dit du Genji. 

À partir de l’époque Muromachi (1336 à 1573), l’attention se concentre sur les bois aromatiques eux-mêmes. Le geste consiste à chauffer un fragment de bois odorant sans le brûler directement afin d’en percevoir les nuances. Cette pratique, appelée monko, donne naissance au kōdō, une discipline fondée sur l’écoute du parfum.

Le kōdō développe des classifications et des pratiques précises. Les bois sont distingués selon leur origine et leurs qualités olfactives, regroupées dans des systèmes comme le rikkoku gomi. L’encens devient un objet d’attention fondé sur la perception, la mémoire et sur un cérémonial avec ses codes et ses objets fabuleux.

Deux approches complémentaires

En Corée l’encens accompagne le corps, les vêtements et les espaces. Il s’intègre aux gestes du quotidien et s’inscrit dans une continuité entre les usages domestiques, sociaux et rituels. Au Japon il fait l’objet d’une attention spécifique, structurée par des règles et des formes. Il devient un objet d’expérience, fondé sur la perception et l’interprétation. Ces deux approches dessinent deux manières d’habiter le parfum, l’une intégrée, l’autre formalisée.

L’encens au quotidien

Dans un cadre domestique, l’encens peut s’inscrire dans une pratique attentive au geste et à l’espace. La préparation du brûle-parfum, la disposition de la cendre, le choix du support participent de l’ensemble. La cendre peut être nivelée avec soin pour accueillir l’encens avec précision. Le geste d’allumer, puis de déposer le bâtonnet ou le bois, se fait lentement. L’espace dans lequel il est placé joue un rôle. L’encens s’inscrit dans un lieu choisi, où la fumée peut se déployer sans contrainte. La lumière, les matériaux et les objets environnants contribuent à l’équilibre de l’ensemble. Les objets utilisés prolongent cette attention. Leur forme, leur matière et leur présence visuelle participent à l’expérience. Le contact avec ces objets introduit une dimension tactile qui accompagne la perception olfactive.

L’encens engage ainsi plusieurs sens à la fois et structure un moment fondé sur le geste, la matière et le temps.

Cet article accompagne l'exposition "Kyunghee Shin, porcelaine blanche et le geste de l’encens" qui présente le travail de l'artiste coréenne Kyunghee Shin autour de délicats porte-encens en porcelaine. Une exposition à retrouver ici.

Principales sources utilisées pour la rédaction de cet article : National Museum of Korea | National Folk Museum of Korea | Encyclopedia of Korean Culture | DBpia | Shōsōin Treasure House | Soto Zen Buddhism | Nihon Shoki | Shoyeido | Yamadamatsu | World History Encyclopedia

Crédits photos : ©Atelier Ikiwa et Unsplash

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