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Article: Kazari, l’art de décorer et de présenter au Japon

Kazari, l’art de décorer et de présenter au Japon

Kazari, l’art de décorer et de présenter au Japon

Au Japon la décoration ne se réduit pas à un ajout esthétique posé sur un objet déjà achevé. Elle relève d’un geste plus profond, qui concerne la manière dont un objet apparaît dans un lieu, à un moment donné, pour une personne précise. Le terme kazari permet de saisir cette spécificité très japonaise, englobant aussi bien les textiles que la céramique, le thé ou la présentation de la nourriture.

Ce déplacement de regard change assez nettement la manière dont on perçoit les objets. Il ne s’agit plus de les considérer comme des formes isolées, mais comme des éléments qui prennent place dans une situation. Un vase, une boîte, un natsume ou un plat ne se comprennent pas seulement par eux-mêmes, mais aussi par leur usage, leur saison, leur contexte et celui qui regarde. Dans cette perspective, un objet peut être à la fois quelque chose que l’on utilise, que l’on observe et que l’on met en scène, ces différentes dimensions participant ensemble à son sens.

Détail d'un intérieur - crédit : Atelier Ikiwa

Kazari, penser l’art avant le mot “art”

Le mot bijutsu, aujourd’hui traduit par « art », apparaît au Japon à la fin du XIXe siècle, dans un contexte d’ouverture vers l’Occident et d’Expositions Universelles, pendant lesquelles pour la première fois le Japon se “présentait au monde”. Il a été créé pour correspondre à la notion européenne de « fine art ». Avant cela il n’existait pas d’équivalent direct. On parlait plutôt de peinture, de laque ou de céramique, sans chercher à regrouper ces pratiques sous une même catégorie.

Dans ce cadre la notion de kazari offre une lecture plus adaptée. Le terme apparaît dès les premiers textes poétiques japonais, où il désigne notamment le fait d’orner les cheveux de fleurs. Ce point est important car il renvoie à quelque chose de vivant, lié au corps et à la saison.

Ce qui caractérise kazari, c’est qu’il s’agit d’une action : décorer c’est faire apparaître, mettre en relation, organiser une présence dans un espace. Cette idée traverse l’ensemble des arts japonais.

La distinction entre art et artisanat, telle qu’elle s’est construite en Occident, a longtemps eu peu de sens au Japon. La séparation entre « beaux-arts » et « arts appliqués » suppose de considérer certains objets comme autonomes et d’autres comme liés à un usage. Or, dans une logique comme celle du kazari, cette opposition devient moins pertinente. Les objets, qu’ils soient en laque, en céramique ou en textile, sont à la fois utilisés, regardés et présentés. Leur valeur ne dépend pas d’une hiérarchie entre disciplines, mais de la manière dont ils prennent place dans une situation.

On comprend pourquoi il est souvent plus pertinent de parler d’un art « performatif ». L’objet n’est pas seulement regardé, il participe à une expérience. Il provoque une réaction, engage l’imagination, et invite celui qui regarde à compléter ce qu’il voit. Une part de cette expérience repose sur la mémoire et les associations personnelles, qui viennent enrichir ce que l’objet suggère sans jamais tout montrer.

Interior Scene with Books and Writing Implements - Crédit : H. O. Havemeyer Collection, Bequest of Mrs. H. O. Havemeyer, 1929

Du quotidien à l’exceptionnel, l’espace du kazari

Cette manière de penser s’appuie sur une distinction entre les concept de ke et de hare. Le ke correspond au quotidien, à ce qui se répète. Le hare désigne au contraire les moments particuliers, les fêtes, les rencontres importantes, les situations où l’on marque une différence.

La décoration intervient précisément dans cet espace : elle n’est pas permanente, elle sert à transformer un moment, à signaler une attention, à créer une situation particulière. Un même lieu peut ainsi être modifié selon la saison, l’occasion ou la personne que l’on reçoit. C’est ce passage du quotidien à quelque chose de plus rare, presque intensifié, qui donne toute sa portée au kazari.

Les matsuri, les festivals, rendent cela très visible. Ils introduisent dans le quotidien une forme d’intensité, avec des couleurs, des gestes, des rythmes qui rompent avec l’ordinaire. Les fleurs y occupent une place centrale, elles ne sont pas choisies uniquement pour leur apparence, mais pour leur saison, leur parfum, ce qu’elles évoquent à un moment précis de l’année.

Ce rapport au temps est central, il explique pourquoi la décoration japonaise ne cherche pas à produire un effet durable, mais plutôt à correspondre à une situation donnée. On retrouve cette logique dans des gestes simples, comme placer une branche dans un vase ou choisir un motif pour un objet de thé.

Un art du mouvement et de la présence

Dans les textiles, cette idée est très claire. Les motifs ne sont pas conçus pour être vus immobiles, ils sont pensés pour accompagner le mouvement du corps. Une fleur placée sur la partie inférieure d’un kimono se transforme lorsque la personne marche. Elle se déplace, disparaît partiellement, puis revient. Le décor dépend donc du geste, il varie avec le mouvement, avec le rythme du corps.

Cette manière de concevoir le motif permet aussi de mieux comprendre les objets que l’on regarde aujourd’hui. Un vase en céramique, par exemple, n’est pas seulement une forme autonome. Il est lié à ce qu’il va accueillir : une branche, quelques fleurs, parfois une simple tige suffisent à faire fonctionner l’ensemble.

Ces objets ne cherchent pas à impressionner. Leur intérêt tient plutôt à leur justesse. Ils trouvent leur place dans une composition, et c’est cette relation qui leur donne leur force.

Moyō hinagata miyako no nishiki - Crédit : Watson Library copy: William Alexander Smith Fund

Le thé, une forme accomplie de kazari

La pratique du thé rend cette logique particulièrement lisible. Elle repose sur un équilibre entre objets, gestes et environnement. Rien n’est laissé au hasard, mais rien n’est figé non plus.

Chaque élément est choisi pour une situation précise : le bol, le natsume, le vase, le rouleau qui se déploie dans le tokonoma, la fleur, tout est pensé ensemble. Cette composition n’existe que le temps de la rencontre.

La décoration, ici, ne consiste pas à enrichir un espace mais à ajuster les éléments entre eux. Le regard circule, sans point dominant évident, mais avec une cohérence d’ensemble.

Le natsume en est un bon exemple. C’est un objet de petite taille, qui peut sembler très simple à priori, mais dont les proportions, les matériaux et les motifs sont travaillés avec précision, dans des variantes qui vont de l'épure à la sophistication la plus spectaculaire, concentrant tous les savoir-faire d'un artisanat d'art d'exception. Sa forme, la profondeur de laque et son décor sont choisis en fonction d’un moment, d’une saison, d’une intention Il peut être observé pour lui-même, mais aussi apprécié dans le cadre du thé, où il prend une autre dimension.

Natsume, boîtes à thé- crédit : Atelier Ikiwa

La circulation des formes et des motifs

Un aspect important du kazari concerne la circulation des formes entre les différents supports, les motifs ne restent pas attachés à un seul médium. Ils passent du textile à la céramique, de l’imprimé à la laque.

Les recueils de modèles textiles, appelés hinagata-bon, ont joué un rôle clé dans cette diffusion. Ils servaient à la fois de catalogues et de sources d’inspiration. Les artisans et les commanditaires y trouvaient des compositions, des motifs, des idées qu’ils pouvaient adapter.

Ce principe n’a pas disparu. Le Japon contemporain reste marqué par une culture très développée des magazines et des publications spécialisées. Il existe des revues pour presque tous les domaines, qui proposent des modèles, des manières de faire, des exemples à suivre. Leur rôle n’est pas si éloigné de celui des hinagata-bon, ils continuent à faire circuler des formes et des manières de voir.

Les motifs passent ainsi d’un support à un autre, un dessin conçu pour un textile peut être repris sur un plat, adapté sur une boîte, transformé dans une surface laquée. À chaque fois, il change légèrement de sens.

On comprend alors que l’objet n’est jamais complètement isolé, il s’inscrit dans un ensemble de formes et de références qui se répondent.

Hinagata chō (Model Book) - Crédit : Fletcher Fund, 1938

Présenter, ajuster, adresser

La question de la présentation repose sur une notion importante, celle de kata, que l’on peut traduire par « forme » ou « cadre ». Le principe est simple : on commence par définir une structure, puis on y inscrit une certaine liberté.

Les manuels de disposition, élaborés dès le Moyen Âge, montrent bien cette approche. Ils ne fixent pas chaque détail, mais proposent des repères. Ils indiquent ce qui est approprié dans une situation donnée.

Le Kundaikan Sochoki en est un exemple célèbre. Il décrit comment organiser un espace pour recevoir un invité, quels objets choisir, comment les disposer. Mais surtout, il rappelle que la décoration n’est pas faite pour durer.

Un arrangement est lié à un moment, il peut changer selon la saison, l’occasion, ou la personne reçue. La manière de présenter dépend toujours de cette relation. Cela implique que la valeur d’un objet ne tient pas uniquement à ses qualités propres, elle dépend aussi de la façon dont il est utilisé et présenté.

Tagasode (“Whose Sleeves?”) - Crédit : H. O. Havemeyer Collection, Gift of Mrs. Dunbar W. Bostwick, John C. Wilmerding, J. Watson Webb Jr., Harry H. Webb, and Samuel B. Webb, 1962

Regarder autrement les objets

Aborder les arts japonais à travers le kazari conduit à modifier la manière dont on regarde les objets. La décoration n’est plus un simple ajout, elle participe à l’organisation d’un espace, à la création d’un moment, à une forme de relation.

Un plat prend une autre dimension lorsqu’il est utilisé. Un bol change selon ce qu’il contient. Un vase s’apprécie différemment selon ce qu’il accueille. Un natsume peut être regardé pour lui-même, mais aussi pour la place qu’il occupe dans un ensemble.

Ce qui peut sembler discret devient alors plus important. L’objet s’inscrit dans une relation entre matière, temps et regard.

C’est peut-être une manière utile d’aborder ces pièces aujourd’hui. Non pas comme des objets isolés, mais comme des formes capables d’organiser un espace, d’inscrire une saison et de modifier la perception d’un intérieur.

Merci à Nicole Rousmaniere d'avoir éclairé ce fabuleux sujet lors d'une brillante conférence au Victoria & Albert Museum de Londres en mars 2026. Cette conférence est la source principale qui a permis la rédaction de cet article, ainsi que le livre "Kazari, decoration and display in Japan" de Nicole Rousmaniere.

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